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Jun 9, 2026
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En mai 2026, nous avons été nombreux à suivre Stephen Colbert qui tirait sa révérence du Late Show dans la polémique. Le lendemain de la dernière émission, il réapparaissait derrière le pupitre de Only in Monroe, une émission publique diffusée par une chaîne locale du Michigan. Colbert revenait, avec humour, sur son départ de CBS et sur le contexte politico-médiatique entourant la fin de son émission.
L’histoire avait déjà tout pour attirer notre attention. Cela dit, notre intérêt, initialement culturel, est devenu juridique lorsque, voyant l’entrevue devenir virale, Paramount/CBS a employé un mécanisme de protection du droit d’auteur pour demander le retrait des extraits de l’entrevue des plateformes de diffusion en ligne. L’affaire Colbert montre qu’un mécanisme conçu pour protéger le droit d’auteur sur des plateformes comme YouTube peut aussi avoir un impact sur la circulation et la visibilité de certains contenus en ligne. C’est là que les enjeux juridiques, technologiques et réputationnels commencent à se croiser.
Pour comprendre l’affaire Colbert, il faut d’abord comprendre l’outil utilisé par Paramount/CBS : le mécanisme de notice and takedown prévu à l’article 512 du Digital Millennium Copyright Act, codifié à 17 USC § 512. Il s’agit d’un recours permettant de demander rapidement à une plateforme de retirer un contenu diffusé sans autorisation, sans devoir engager immédiatement une poursuite longue et coûteuse.
Le processus prévu par le DMCA est volontairement simple. Le demandeur transmet un avis identifiant l’œuvre protégée, le contenu à retirer et l’endroit où il se trouve. Il doit aussi déclarer de bonne foi que l’usage contesté n’est pas autorisé par le titulaire des droits, son agent ou la loi, et confirmer qu’il est autorisé à agir pour le titulaire des droits. Une fois cette notice reçue, le régime incite fortement la plateforme à agir. En retirant le contenu visé par la demande de retrait et en respectant les conditions applicables, la plateforme diffusant le contenu potentiellement contrefacteur peut limiter sa responsabilité pour les contenus contrefaisants publiés par ses utilisateurs et restreindre les recours injonctifs pouvant être exercés contre elle.
Il faut toutefois garder en tête que le mécanisme repose davantage sur une déclaration formelle de bonne foi et une réaction rapide de la plateforme que sur une vérification complète préalable. Bien que le demandeur doive considérer les usages autorisés par la loi, préalablement à sa demande de retrait (SOURCE : Lenz v Universal Music Corp, 801 F.3d 1126 (9th Cir. 2015)), sa bonne foi s’apprécie selon un standard subjectif. Ce qui compte est la croyance réelle du demandeur, même si cette croyance peut être ultimement erronée (SOURCE : Rossi v Motion Picture Association of America Inc, 391 F (3d) 1000 (9th Cir 2004)). C’est ce qui rend le mécanisme efficace. C’est aussi ce qui peut le rendre sensible.
En pratique, une plateforme comme YouTube n’a donc généralement pas intérêt à faire de chaque notice une analyse juridique approfondie. Elle opère à une échelle où des millions de contenus sont publiés, monétisés et contestés en continu, comme le montrent les outils de gestion du droit d’auteur de YouTube. Dans ce contexte, il est souvent plus simple, moins coûteux et moins risqué de retirer le contenu d’emblée que de mener une analyse détaillée de la titularité des droits, de la contrefaçon alléguée, des licences applicables ou d’un éventuel usage justifié, conformément à la logique décrite par le U.S. Copyright Office.
Autrement dit, le mécanisme de notice and takedown ne fonctionne pas seulement comme une règle de droit. Il s’opère, dans les faits, comme un signalement de risque potentiel envoyé à une plateforme technologique qui a avantage à agir rapidement.
C’est ici que l’aspect technologique devient central. Les plateformes ne gèrent pas les notices de retrait de manière isolée. Elles les intègrent à des politiques de traitement, des systèmes de détection et des outils automatisés de blocage, de démonétisation ou de retrait. À grande échelle, le droit d’auteur est appliqué au moyen d’une infrastructure technique.
Cette automatisation ne signifie pas que toute décision est prise par une machine, mais elle change la nature du mécanisme. Le retrait devient rapide, standardisé et souvent orienté vers la gestion du risque. Les plateformes ne cherchent pas nécessairement à trancher parfaitement qui a raison sur le fond, comme l’a lui-même constaté le U.S. Copyright Office. Elles cherchent d’abord à développer des processus permettant de réduire leur exposition, de respecter leurs politiques et de maintenir des systèmes capables de traiter un volume massif de réclamations.
Pour les titulaires de droits, cette réalité peut représenter un levier important. On constate qu’une notice de retrait peut servir à protéger une œuvre, mais aussi à centraliser le trafic vers une publication officielle, éviter la circulation d’extraits sortis de leur contexte ou tenter de reprendre le contrôle d’une diffusion non autorisée ou d’un récit qui s’emballe. Dans ce sens, le mécanisme du DMCA peut devenir un outil de gestion de contenu, pourvu qu’il repose sur une base juridique valable et qu’il ne soit pas utilisé comme simple prétexte de modération, comme l’illustre l’affaire Online Policy Group v Diebold Inc (Online Policy Group v Diebold Inc, 337 F Supp (2d) 1195 (ND Cal 2004)).
Mais ce même levier peut produire des effets qui dépassent largement la protection du droit d’auteur. Dans l’environnement numérique actuel, le retrait d’un contenu peut produire des effets immédiats et difficiles à renverser. Sur YouTube, TikTok ou Instagram, retirer une vidéo ne signifie pas seulement faire cesser une reproduction prétendument non autorisée. Cela signifie aussi freiner sa viralité, affecter sa découvrabilité algorithmique et donc limiter sa capacité à nourrir la conversation publique.
Dans ce contexte, la frontière entre l’exercice d’un droit d’auteur et le contrôle narratif devient moins nette. Lorsque les retraits sont rapides, peu coûteux, standardisés et parfois automatisés, ils deviennent des outils redoutablement efficaces pour réduire fortement la visibilité d’un contenu sensible, parfois avant même qu’une analyse complète du contexte ne soit menée. Cela influence non seulement ce qui demeure accessible en ligne, mais aussi la manière dont une histoire est racontée, reprise et perçue par le public. Une notice peut donc rapidement être perçue comme une tentative de réduire la circulation d’un contenu embarrassant, médiatiquement sensible ou déjà viral.
L’affaire Colbert l’illustre de manière frappante. Only in Monroe est une émission d’accès public, diffusée par une chaîne locale du Michigan et conçue pour être accessible gratuitement au public. Le public s’attend donc que son contenu soit largement vu, commenté et partagé. Cela ne signifie pas qu’il peut être repris librement ni que les droits d’auteur disparaissent. Paramount/CBS a d’ailleurs affirmé que l’épisode précis mettant en vedette Colbert avait été financé et produit par CBS Studios et approuvé pour diffusion sur certains canaux officiels seulement.
Mais cela explique pourquoi les demandes de retrait faites par Paramount/CBS ont été questionnées et critiquées. Elles ont été perçues non seulement comme un exercice de droits, mais aussi comme une tentative de réduire la circulation d’un contenu embarrassant, médiatiquement sensible ou déjà viral.
Dans ce sens, le DMCA peut devenir un outil de gestion de contenu, pourvu qu’il repose sur une base juridique valable et soit utilisé avec une compréhension claire de ses effets technologiques, médiatiques et réputationnels.
À ce sujet, l’affaire Colbert démontre que l’exercice d’un droit d’auteur ne se déroule jamais dans le vide. Même lorsqu’une entreprise croit avoir une base juridique valable pour demander le retrait d’un contenu, la perception du public peut rapidement transformer une mesure de protection en crise de relations publiques.
C’est ce qui peut rendre l’utilisation du DMCA délicate pour les entreprises. Le retrait peut être juridiquement justifié, sans pour autant être la meilleure décision sur le plan stratégique. Avant d’envoyer une notice, une organisation doit évaluer non seulement la validité juridique de sa réclamation, mais aussi le contexte médiatique, la nature du contenu, le risque d’attirer davantage l’attention sur le contenu retiré, la réaction probable de la plateforme, la sensibilité du public et les conséquences possibles sur sa réputation.
La même logique vaut pour les entreprises qui reçoivent, gèrent ou contestent des notices. Il ne suffit pas de savoir si un contenu est protégé par le droit d’auteur. Il faut comprendre comment la plateforme traitera la demande, quels délais s’appliqueront, quels recours seront disponibles, si une contre-notification est souhaitable, et comment coordonner la stratégie juridique avec les communications, les relations publiques et les objectifs d’affaires.
Les principaux constats
Avant d’agir, une entreprise devrait donc se demander :
Dans l’écosystème numérique actuel, le droit d’auteur ne sert plus uniquement à protéger des œuvres. Il peut aussi devenir un outil de gouvernance des contenus, de gestion de la visibilité et de contrôle de la circulation en ligne.
La bonne approche n’est donc pas seulement juridique. Elle est stratégique. Une notice de retrait devrait être évaluée à la croisée du droit d’auteur, des règles de plateforme, de la technologie, des communications et de la réputation. Dans certains cas, le retrait sera la meilleure option. Dans d’autres, une licence, une demande de crédit, une démonétisation, un blocage ciblé, une communication publique ou même l’inaction seront plus appropriés.
La question n’est donc plus seulement de déterminer si une notice peut être envoyée sur le plan juridique. Il faut également évaluer l’opportunité de l’envoyer la façon dont elle sera traitée par la plateforme ainsi que ses effets potentiels sur le plan commercial, technologique et réputationnel.
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