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Les avocats au Québec

20 février 2015

ENTREVUE AVEC ANTOINE LEDUC, ASSOCIÉ CHEZ BCF ET PRÉSIDENT DE L'ABC-QUÉBEC

Article paru dans la plus récente édition du Monde Juridique

L’éditeur du magazine Le Monde Juridique a rencontré Me Antoine Leduc, docteur en droit, praticien chez BCF à Montréal, en litige, et en droit des affaires, associé de l’un des plus importants cabinets d’avocats du Québec. Il est aussi président de l’ABC-Québec, qui regroupe des juristes au sein d’une association volontaire qui leur procure des services professionnels ainsi que la possibilité de réseautage au niveau des grandes villes du Canada, malgré le défi de demeurer au coeur des préoccupations de la profession, afin de retenir ses membres et d’en attirer de nouveaux. Voici donc le compte-rendu de cette interview faite à partir de quelques questions fort simples.

Qu’est-ce qui vous a incité à choisir la pratique du droit, et en particulier le droit des affaires? Était-ce votre premier choix de carrière?

La pratique du droit ne s’est pas imposée d’emblée à moi, bien qu’elle m’ait toujours attirée.

En effet, dans les années 1980, lors de mes études secondaires et collégiales, l’accent était surtout mis sur les sciences pures et de la santé, au détriment, à mon point de vue, des sciences humaines et sociales. De tous mes confrères finissants au Séminaire de Saint-Hyacinthe (Promotion 1984-1989), la majorité sont devenus ingénieurs, peu ont choisi le droit, et la médecine en a retenu encore moins!

Blagues à part, mon père était notaire à Saint-Hyacinthe, où il exerce toujours après plus de 45 ans de métier. Tout jeune, il m’emmenait souvent avec lui dans les bureaux d’enregistrements de la région et, jusqu’à un certain point, je l’assistais déjà dans ses examens de titres! Très tôt, je connaissais les droits réels et les hypothèques m’étaient familières. Bien que notaire, mon père aurait fait un excellent avocat, et plaideur, par dessus le marché. Il tenait certainement cela de mon grand-père, organisateur libéral du comté de Saint-Hyacinthe-Bagot, féru d’histoire, homme de grande culture et orateur passionné.

La musique était omniprésente dans la famille et, de surcroit, à Saint-Hyacinthe, berceau des Jeunesses Musicales du Canada et, aussi, haut lieu de la facture d’orgues en Amérique du Nord. C’est ainsi que j’ai développé un goût et des aptitudes pour la musique et les arts en général. J’ai chanté dans la chorale, joué dans l’harmonie du collège, appris le piano et l’orgue (et aussi la flûte traversière et le saxophone). Puis, à l’étape de mes études collégiales, en même temps que je complétais un D.E.C. en sciences pures et appliquées, j’entrai au Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec à Montréal, dans les classes de piano et d’orgue de Gaston Arel. Je me destinais alors à la médecine, mais l’orgue m’attirait davantage.

La musique ne vous satisfaisait-elle pas vu votre intérêt comme organiste?

La musique était et est toujours une véritable passion pour moi, sans aucun doute ma passion première. Cependant, venu à la musique de manière plus sérieuse sur le tard (j’avais 18 ans lorsque j’entrai au Conservatoire), la situation de l’orgue et de musicien d’église ne me convenant pas et ne me permettant pas d’entrevoir une façon décente de gagner ma vie, j’ai dû sérieusement m’interroger sur mon avenir.

À l’époque, j’étais déjà très impliqué socialement dans toutes sortes de mouvements, et j’avais fondé une société de concerts afin de me produire, ainsi que de faire connaître au public maskoutain mes jeunes collègues du Conservatoire. Il m’est apparu très tôt que l’on n’écoutait pas vraiment les artistes, encore moins lorsqu’ils sont jeunes. Dans mes recherches de commandites et de subventions, il me fallait des appuis de personnalités connues et importantes du milieu des affaires, du droit, de la politique.

C’est ainsi que je me dirigeai en droit, avec l’espoir de pouvoir faire une différence dans la société, de contribuer à l’avancement des causes qui me tiennent à cœur.

J’ai d’abord commencé chez Mackenzie Gervais (aujourd’hui Borden Ladner Gervais) et, puisqu’au milieu des années 1990 la récession frappait toujours fort, le domaine de la faillite et de l’insolvabilité m’a aspiré, sans que je n’y puisse rien faire. J’y ai fait mes premiers pas sous l’égide de Roger P. Simard, qui m’a appris l’essentiel de mon métier d’avocat, avec Virgile A. Buffoni, François Rioux, Alexis P. Bergeron, Jacques S. Darche et James Papadimitriou.

Ma pratique, initialement d’insolvabilité et de litige commercial, a rapidement évolué vers le financement, bancaire et immobilier. J’ai conjugué ces domaines depuis lors, avec une touche internationale et en fusions et acquisitions (surtout l’aspect financement). Mes passages subséquents chez McCarthy Tétrault et Heenan Blaikie m’ont permis d’acquérir une solide expérience et de servir plusieurs clientèles, institutionnelles et d’entreprises, de les accompagner ici et à l’étranger dans leurs projets.

Associé depuis bientôt 5 ans chez BCF à Montréal, je poursuis ma pratique dans ces domaines avec un égal bonheur, en plus d’y travailler avec des amis, dont mon compatriote de Saint-Hyacinthe, Mario Charpentier, lui aussi musicien, que je connais depuis plus de 30 ans.

Votre implication avec l’ABC-Québec, comment s’est-elle développée?

Je suis membre de l’ABC depuis toujours! Chez Mackenzie Gervais, nous en étions tous membres et Pierre-André Gervais était, à l’époque, président national de l’ABC.

Mon mentor, Roger P. Simard, était quant à lui président de la Section « Faillite et insolvabilité » de la division du Québec. Nous assistions alors à toutes les conférences. J’y ai beaucoup appris, non seulement en droit, mais pour le développement des affaires. La section de faillite est très certainement, non seulement au Québec mais à l’échelle du Canada, l’une des plus actives.

Cela m’a permis d’apprendre, de me spécialiser, de me faire connaître et de rencontrer les joueurs importants de l’industrie. Cela m’a donné une perspective où l’on n’évolue pas en vase clos, mais bien avec les collègues, juges, syndics et banquiers. Un lieu d’échanges et de rencontres, neutre, que les cabinets, dispensateurs de formations depuis peu, ne peuvent reproduire. Petit à petit, je me suis impliqué dans cette section, et j’en devins président en 2007-2008.

Par la suite, j’ai fait mon entrée au Comité exécutif de la Division en 2008, j’ai fondé et assumé la présidence du Comité législation et réforme du droit de la division de 2008 à 2013, accédé à la vice-présidence de la Division, en 2013, et me voilà président de l’ABC-Québec pour l’année 2014-2015!

J’ai découvert, au fil des ans, que l’ABC est tellement plus riche et a tellement plus à offrir que ce que ma section première m’offre déjà – ce qui est déjà beaucoup, il va sans dire.

Forte de plus de 25 sections de droit, l’ABC est une organisation extraordinaire, nous dispensons de la formation spécialisée et de qualité, nous défendons la primauté du droit et la saine administration de la justice, nous faisons des représentations devant les gouvernements pour l’amélioration du droit, mais cette association vit par et pour ses membres.

Nous sommes actuellement, comme beaucoup d’associations, à la croisée des chemins. Alors que les gens sont sollicités de toutes parts et mènent des vies bien remplies, il n’est pas facile de les attirer pour qu’ils s’impliquent et profitent des avantages d’être membres d’une telle association. La tendance est plus à l’individualisme qu’au regroupement, quand ce n’est pas au cynisme.

Notre défi consiste à démontrer notre pertinence dans un monde en constante évolution, pour ne pas dire ébullition. Avec un ordre professionnel fort, le Barreau du Québec, qui défend à la fois ses membres tout en assurant la protection du public, quelle est la place de l’ABC au Québec?

L’ABC a pour mission première d’être la voix de la profession. Elle n’assure pas la protection du public. L’adhésion est volontaire. En sont membres non seulement les avocats, mais également les juges, les notaires, les professeurs et les étudiants en droit qui le veulent bien! Forts de nos 37 000 membres à l’échelle du Canada et plus de 3000 au Québec, être membre de l’ABC-Québec donne un accès privilégié à l’ensemble de la profession à l’échelle du pays. Notre mission est donc complémentaire à celle du Barreau du Québec.

L’ABC peut certainement jouer un rôle utile, dans des situations où le Barreau du Québec serait en conflit d’intérêt de par sa mission première qui est la protection du public, en plus de pouvoir parler au nom des avocats qui ne le feraient pas sous l’égide de leur propre cabinet, pour toutes sortes de raisons.

Plus les juristes du Québec y seront impliqués, plus la voix du Québec sera forte et présente au Canada, et au Québec bien sûr! Nous avons besoin de l’ABC et l’ABC a besoin de vous!

Le choix de BCF comme cabinet, comment est-ce arrivé?

Mon ami Martin Sills, que j’ai connu lors de mes études de premier cycle à l’Université McGill, et avec qui j’ai pratiqué par la suite chez McCarthy Tétrault, m’a approché fin 2008, début 2009, pour tâter le terrain. Un groupe d’avocats d’insolvabilité venait de quitter BCF et l’on y recherchait quelqu’un avec mon profil.

Ayant toujours pratiqué auparavant, depuis le début de ma carrière, au sein de cabinets nationaux, la possibilité de faire le saut chez BCF s’est avérée très intéressante. Fondé il y a 20 ans par de jeunes avocats visionnaires, BCF voulait d’abord et avant tout représenter la PME, aider les entrepreneurs et œuvrer en droit des affaires.

De six avocats qu’ils étaient au début, nous sommes aujourd’hui plus de 200 professionnels, avec places d’affaires à Montréal, Québec, Sept-Iles et aux Barbades. Notre cabinet a connu une croissance phénoménale et incomparable, et nous représentons désormais non seulement la PME mais aussi la grande entreprise et les institutions. Depuis mon arrivée, je suis heureux d’avoir contribué à l’essor de ce cabinet, entre autres en y attirant un groupe important d’anciens collègues d’Heenan Blaikie lors de sa dissolution l’an dernier, dont Claude Paquet et Marcel Aubut.

BCF a la profondeur, l’expertise, les contacts et la vision qui le place au tout premier plan des cabinets de juristes au Québec et au Canada. La concurrence, qui nous observe attentivement, le sait et n’a qu’à bien se tenir, car ce n’est pas fini, l’avenir nous appartient!

Parlant d’avenir, pouvez-vous développer un peu les grandes lignes du rapport Avenirs en droit – Transformer la prestation des services juridiques au Canada, rendu public en août 2014 par l’ABC, dans le cadre du Projet de l’ABC Avenirs en droit. Que sera cette pratique dans 10 ou 20 ans?

Le Projet de l’ABC Avenirs en droit « se penche sur les changements auxquels doit faire face la profession juridique, axant plus particulièrement son attention sur l’éducation, la formation, les structures d’entreprise et l’innovation, ainsi que sur les milieux réglementaire et éthique dans lesquels nous évoluons ».

Ce rapport ne constitue pas, pour l’instant, une position officielle de l’ABC, mais se veut le point de départ d’une « conversation nationale », pour laquelle une « invitation [est] lancée à toutes les parties intéressées à réfléchir à l’avenir et imaginer les façons dont nous pouvons collaborer en vue d’atteindre des buts communs », selon les termes de notre Président national sortant, Me Fred Headon, l’instigateur du projet.

La consultation qui a mené à la rédaction du rapport révèle que « dans l’ensemble, […] [elle] a éclairé une réalité unique : il n’existe aucun consensus sur l’avenir de la profession juridique canadienne ». Ainsi, il est à prévoir que certaines propositions formulées dans le rapport puissent trouver un accueil favorable alors que d’autres puissent faire l’objet de débats, voire être écartées et, qu’enfin, de nouvelles idées émergent de cet effort de réflexion concerté.

Cela dit, des 22 recommandations formulées par le rapport, certaines ont davantage retenu l’attention que d’autres, comme par exemple l’idée de permettre les structures d’entreprises alternatives, corollaire à celle visant à permettre le partage des honoraires avec des non-avocats afin de favoriser l’émergence de sociétés multidisciplinaires et le financement de l’innovation de la pratique du droit. Au Québec, nous avons déjà fait un pas dans cette direction avec l’adoption du Règlement sur l’exercice de la profession d’avocat en société et en multidisciplinarité, mais le rapport propose d’aller plus loin, envisageant même la cotation en bourse des cabinets d’avocats.

La raison de cette recommandation est de permettre aux cabinets d’avocats d’avoir accès aux capitaux nécessaires non seulement pour leur permettre de continuer leur pratique quotidienne, mais surtout pour les encourager à investir dans la recherche et le développement, afin de déboucher sur de nouvelles pratiques plus innovantes.

À ceux qui craignent une perte de l’indépendance de la profession, notamment quant aux avis que prodiguent les avocats, on propose un renforcement des règles déontologiques applicables non seulement aux avocats individuellement, mais également aux sociétés multidisciplinaires en tant que telles.

Mais les avis sont partagés sur ces questions fondamentales. Le rapport argumente que les besoins juridiques des justiciables sont de plus en plus nombreux mais ne sont pas comblés par la prestation actuelle des services juridiques. En découle donc un problème d’accès aux services juridiques que seule la recherche de pratiques innovantes pourra combler.

Doit-on aller aussi loin que le rapport le propose? Personnellement, je n’en suis pas convaincu. On pourrait amorcer la discussion à partir de la question suivante, qui me semble porteuse de plusieurs pistes de solutions : faudrait-il revenir aux sources de ce qui est notre action et nous concevoir de nouveau, d’abord et avant tout, comme une véritable profession, plutôt que d’envisager la situation, toujours et encore, sous l’angle de l’« industrie des services juridiques »?

En tous les cas, pour l’innovation des pratiques, il y a là très certainement un rôle de leadership que l’ABC doit assumer, et les recommandations du rapport en ce sens, visant l’incubation de projets d’innovation et la création d’un centre d’expertise et d’information sur la profession juridique au Canada, tombent très certainement à point nommé. Voilà une raison de plus pour le milieu juridique d’adhérer à l’ABC et de soutenir son action.

La formation des futurs juristes et avocats devra-t-elle changer diamétralement pour atteindre les objectifs que se fixe la clientèle? Répond-elle à cette nouvelle demande actuelle?

En fait, la formation devra, à mon sens, changer diamétralement pour revenir à l’essentiel : former des têtes bien faites, de bons juristes. Actuellement, les universités et le Barreau se sont éloignés, de manière différente certes, mais tout de même, de ces objectifs.

Les facultés de droit sont pour la plupart très en recherche d’approches multidisciplinaires où le droit n’est qu’une discipline parmi d’autres et où l’on néglige parfois de transmettre l’enseignement des principes fondamentaux du droit, de la technique juridique, bref, du droit positif, à la mesure qu’ils le devraient. La multidisciplinarité, j’en suis, bien sûr, mais il ne faut pas oublier non plus cet aspect important de la formation du juriste.

Cela découle de cette idée du pluralisme juridique militant qui, au lieu d’aborder la diversité des sources normatives du droit entre l’État et les autres sous l’oeil du sociologue, qui observe le phénomène en identifiant les normes « informelles » qui seront éventuellement consacrées par la puissance publique (ou pas), les mettent sur le même pied, l’État n’étant qu’un producteur de normes parmi d’autres.

L’École du Barreau, de son côté, a adopté une approche par compétences, en éliminant les cours fondamentaux et en axant l’enseignement sur la résolution de problèmes avec les étudiants.

Or, le contrôle des connaissances qui devraient être transmises dans les facultés de droit afin d’assurer des compétences minimales à tout professionnel du droit qui doit, quoi qu’on en dise, oeuvrer dans sa pratique dans le cadre du droit étatique et du système juridique, me semblent actuellement insuffisantes afin que l’enseignement dispensé à l’École du Barreau le soit de cette manière, sans offrir elle-même l’enseignement de base des matières à l’étude.

La profession, si elle veut demeurer et bien servir le public et la justice, doit reposer sur un même bagage de connaissances minimales communes à tous les juristes et viser l’excellence. L’avenir de la profession passe par là, à mon sens. Et peut-être par l’instauration d’un numerus clausus.